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Route du Rock 2013 - © Nicolas Joubard

LA ROUTE DU ROCK, TOUJOURS SUR LA LIGNE BLANCHE

A l’approche de cette 27ème édition de la Route du Rock, le sans faute semblait réalisable après plusieurs années compliquées. En effet, une programmation solide et cohérente avait trouvé son public (l’intégralité des pass 3 jours avaient été vendus en amont) et le temps s’annonçait au beau fixe. Mais plusieurs couacs ont encore marquées cette année sans pour autant nuire à la qualité d’un très grand cru 2017, comme si les imperfections de ce festival le rendaient encore plus attachant.

La Route du Rock est un festival à part dans le paysage des festivals français et même européens : trop petit pour s’assurer une assise financière face aux mastodontes qui se sont imposés depuis 15 ans ; trop gros pour se la jouer festival à taille humaine avec une programmation sans gros cachet. On en dit souvent que c’est le plus petit des grands festivals. Cet équilibre précaire, cette façon de se déplacer perpétuellement sur un fil ténu, finalement c’est un peu l’ADN de la Route du Rock.

Car c’est un festival qui doit convaincre en dehors de sa grosse base d’habitués pour s’assurer un équilibre financier. Public disparate puisque c’est un mélange entre un snobisme parisiano-rennais et un esprit branleur, entre des gens bien coiffés et bien habillés et des sagouins notamment venus de Grande-Bretagne. On peut aussi bien entendre des discussions du genre que Protomartyr est le nouveau Nine Inch Nails (toujours pas compris la comparaison) que Arab Strap c’était vachement mieux au Primavera 2003 (pas entendu mais sûr que quelqu’un l’a sorti) alors que trois tables plus loin, d’autres se marrent comme des glands à se coller des autocollants des Gérards sur les vêtements et la gueule. C’est un festival où tu peux prendre trois croches-pattes pour rejoindre le pit, un festival où certains mecs semblent ressentir autant d’émotions devant un concert que Dexter en train de regarder Plus Belle La Vie mais c’est aussi un des rares festivals en 2017 où tu n’auras pas une centaine de blaireaux le téléphone à la main pendant des morceaux entiers. C’est un festival de véritables amoureux de la musique mais où les festivaliers expriment parfois leur amour de façon diamétralement opposé.

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La Route du Rock c’est aussi un festival où tu peux rester manger un bol de corn flakes à la bière et du paté Hénaff au camping ou bien aller manger des moules avant de faire trempette, à la plage du Bon Secours. La condition étant d’accepter, pour avoir une navette, de faire plus de mètres de queues que Sasha Grey en a avalé durant sa carrière (très bonne collaboration avec Death In Vegas par ailleurs) mais on va y revenir. De la même façon, la Route du Rock c’est aussi des sauvageons qui cherchent un after sur le camping après les concerts jusqu’au lever du jour (c’était plus simple quand il y avait le Makumba officiel) pendant que d’autres dorment déjà amoureusement dans les draps de leur hôtel malouin ou dans leur logement breton. Les salauds.

La Route du Rock, malheureusement, c’est aussi des problèmes d’organisation récurrents. Commençons par les navettes. Pouvoir aller à Saint-Malo pour y manger, se baigner, acheter des glaces et applaudir les mimes et joueurs de ukulélé, c’est un atout majeur du festival. Pour ceux qui n’ont jamais eu le courage de s’y aventurer pendant le festival, c’est là où la Route du Rock placent les concerts des groupes français. Et on peut comprendre ces personnes qui ont abandonné en cours de route face à l’indigence du « système » de navettes. Entre 11h et 19h, il faut compter 1h à 1h30 d’attente avant d’entrer dans une des deux ou trois navettes qui font le roulement. Le problème était le même après les concerts de la Nouvelle vague jeudi soir pour rentrer au camping. Ensuite, les orgas n’ont pas du réaliser qu’il y allait avoir un afflux massif de personnes entre 17h et 20h et que d’une manière générale, la fréquentation serait beaucoup plus élevé que les années précédentes. Donc je veux bien qu’on mette l’attente à la Cashless sur une panne SFR (encore que, ça aurait été plus simple de ne pas clôturer les rechargements par internet) mais à ce que je sache, SFR n’y est pour rien au nombre de bars, de resto et surtout de chiottes sur le site. Au moins, sur ce dernier point, ça a permis aux mecs de constater que les travaux de drainage près des bâches étaient concluants.

Et surtout, alors que la Route du Rock avait enfin décidé il y a deux ans de pouvoir entrer et sortir du site quand bon nous semblait, aujourd’hui à nouveau, toute sortie est définitive, sans aucune communication de la part de l’orga. C’est sympa de l’apprendre après avoir badgé son bracelet et de s’apprêter à faire une soirée complète le vendredi en short, t-shirt et veste avec un vent glacial à décorner un cocu. C’est quand même frustrant de voir qu’au bout de la 27ème édition, il y ait encore des erreurs de débutants alors que d’autres arrivent à faire des festivals canons avec zéro moyen. Certes, la Route du Rock a une guigne légendaire mais la guigne n’excuse pas tout. Même si ce genre de problèmes ne fait pas fuir les habitués, il peut décourager les novices d’y refaire un tour, en témoigne la volée de bois vert qu’a pris le festival sur les réseaux sociaux après le premier soir.

Mais la Route du Rock c’est aussi et surtout des concerts. Par l’alliance de la mixité du public, de sa connaissance musicale, du lieu, il arrive souvent que les concerts de la Route du Rock soient majestueux, inoubliables, qu’il s’agisse d’une découverte sorti de nulle part ou de la tête d’affiche attendu par (quasiment) tout le monde. Par-dessus le marché, c’est un des très rares festivals (surtout avec une telle qualité de programmation) où il est possible de voir tous les groupes de la soirée, bien que la plupart fasse l’impasse, soit sur les concerts de fin de soirée pour rentrer plus tôt, soit sur les concerts de début de soirée pour se mettre bien au camping (SURTOUT QUE MAINTENANT ON NE PEUT PLUS RENTRER ET SORTIR DU SITE). Et d’un point de vue strictement musical, cette année aura été très convaincante. Plutôt que de faire un report détaillé de chaque concert, y compris ceux pour lesquelles on fait semblant d’y avoir été, chose qui n’intéresse strictement personne, voici un report concis et totalement subjectif.

VENDREDI

Froth : Pas rentré dans le concert encore sur le coup de la colère d’apprendre que je devrais me cailler les miches pendant toute une soirée sans pouvoir boire autre chose que de la Kro, de la Grim ou du vin qui allait me percer le bide pour les trois prochains jours. Pourtant ils ont l’air de bien défendre sur scène leurs albums prometteurs de rock indé teintés de psyché, de shoegaze et de pop. La clôture du set sur l’énervé « Passing Thing » du dernier album a permis de, justement, faire un peu passer l’énervement initial.

Foxygen : Fond sonore durant les 30 minutes de queue pour charger la cashless. Apparemment, je n’étais pas le seul à ne pas en avoir grand-chose à foutre de leur prestation poussive. Ce n’est peut-être pas réellement la faute du groupe mais il est toujours gênant de voir un groupe en faire des caisses pour attirer l’attention d’un public qui n’en a pas grand-chose à faire, la plupart des gens étant justement en train de faire la queue pour la cashless, faire la queue pour bouffer, faire la queue pour boire, faire le pied de grue en attendant le concert de PJ Harvey, faire le rappel de ses potes ou faire une omelette façon Mère Poulard. En gros, les gens faisaient tout sauf écouter et regarder. Et malheureusement, la musique de Foxygen n’est pas du genre rentre-dedans pour attirer l’attention.

PJ Harvey : Première tête d’affiche du week-end et premier temps fort annoncé, l’anglaise n’a pas déçu. Certes, c’est très théâtralisé dès l’entrée en scène sous forme de marche militaire mais il y a une classe impressionnante qui se dégage de l’ensemble. Il est loin le temps où Polly Jean était le pendant anglais du rock alternatif américain de l’époque, sale et saturé. D’ailleurs, elle ne le cache pas mais elle l’assume, les trois quarts de son set provenant de ces deux derniers albums qui ont une construction plus gothique, plus sombre, plus axés sur le songwriting, un peu comme l’évolution suivi par un Nick Cave. De plus, on ne peut être qu’admiratif devant la perfection technique de sa voix tout comme du jeu des autres musiciens. Un set réglé comme une horloge suisse, en moins clinquant mais tout aussi brillant.

Car Seat Headrest : Même sans appui-tête de voiture, on a préféré aller s’assoir ailleurs. Impasse apparemment bien senti car le concert n’a pas l’air d’avoir marqué les foules. D’un côté, même si le songwriter américain fait le buzz depuis plusieurs mois, le mettre sur la grande scène avec ses morceaux à rallonge quand les gens commencent à être vraiment chauds, ce n’est pas lui faire un cadeau.

Idles : Pourrait se résumer en un mot : bagarre. Les coups de grosse caisse de l’intro « Heel/Heal » a sonné l’appel pour les furieux qui voulait du sang et de la sueur. Il n’a pas fallu longtemps pour que le pogo se forme, que la poussière et les bocks à moitié remplis des retardataires volent. Avec un dernier album Brutalism, on ne pouvait pas s’attendre à de la dream pop mais ce niveau d’énergie punk fout littéralement sur le cul. En prime, ce mélange d’humour et de je-m’en-foutisme anglais bien senti qui semble dire que s’il te met sa main dans ta gueule, c’est juste pour déconner. Au final, 45 minutes de branlée pour chauffer à blanc le public et pour moi, perdre mes cervicales pour le restant du week-end grâce au guitariste (ça fait une excuse pour se faire masser par les copines).

Thee Oh Sees (même si apparemment maintenant on doit dire Oh Sees) : N’avait plus qu’à achever ceux qui avaient déjà les pieds et les cervicales meurtris. Ici, pas question de servir une version live d’un album en date, de toute façon ça serait impossible avec 12 albums studios en moins de 10 ans. John Dyer et ses acolytes avait déjà retourné le Fort en 2014, en 2017, ils ont remis le couvert avec une batterie de plus même si l’apport est plus visuel que sonore. En tout cas, Thee Oh Sees définit parfaitement ce qu’est le garage : un son gras et saturé, une musique foutraque, mais pas si bête et méchante qu’il n’y paraît, les sonorités pop et surf n’étant jamais loin.

Helena Hauff : C’est pas que je n’aime pas taper du pied sur de la techno, mais de pieds, je n’en avais plus. Donc bières.

DJ Shadow : Révélation : oui François Floret a bien connaissance de l’existence du mouvement hip-hop. Bon après, c’est DJ Shadow un habitué des lieux (présent en 1999 et 2002), adepte des crossovers, pas un sauvageon balançant des insanités avec une casquette ou un bob vissés sur la gueule. En tout cas, il a livré un set carré et onirique, technique et poétique aidé par un visuel de toutes beautés. C’est tellement classe que le gars peut oser porter un combo bouc/collier de barbe sans passer pour un blaireau. Est-ce que c’était lui faire honneur de le mettre en toute fin de la première soirée ? Peut-être pas, en tout cas, ceux qui ont daigné rester n’ont pas été déçus.

SAMEDI

Cold Pumas : Pas entendu parler

Parquet Courts : Dommage ça avait l’air bien mais on les reverra.

Arab Strab : Dommage, on attendra qu’ils soient découverts une troisième fois.

Temples : Sans regrets, c’est absolument surcôté.

The Jesus & Mary Chain : En fond sonore en buvant des bières, suffisant pour se rendre compte que les frères Gallagher ont vraiment tout pompé aux autres.

Black Lips : Censés réellement lancer la soirée mais un son dégueu (peu courant sur le Fort) empêche de profiter du concert. A croire que le papier toilette lancé depuis la scène servait à se le foutre dans les oreilles. Au passage, si quelqu’un sait à quoi sert la saxophoniste, qu’il me fasse signe.

Future Islands : Le monde se divise en deux catégories : ceux qui aiment la musique et le personnage de Samuel T.Herring ; ceux qui en ont des boutons. Les premiers ont été aux anges, la deuxième catégorie de personnes aura encore plus de biscuit pour critiquer. Certes, il en fait des caisses, certes il a un profil atypique du typique père de famille américain mais s’il bougeait autant que ses acolytes, ça serait un groupe extrêmement fade. Sans compter que personne n’a décrété qu’il fallait avoir le physique de Mick Jagger ou d’Iggy Pop pour bouger son cul de façon langoureuse sur scène. Et c’est justement ça qui est génial. En tout cas, pour ce concert, il y a une vraie communion entre le groupe et le public se lâchant aussi bien devant la scène que derrière, en mode battle de danse. A voir le bassiste habituellement aussi stoïque qu’un blockhaus, sourire et bouger la tête, à n’en pas douter il y avait de l’énergie dans ce concert. Rien de tel pour lancer la désormais rituelle chenille.

Soulwax : En principe, pas grand-chose à attendre du groupe de rock électro belge au son bien daté début du IIIème millénaire. Pourtant, avec un show son et lumière autour de trois batteries (une de chaque côté et une surélevé derrière) l’ensemble a mis tout le monde d’accord. Chirurgical comme les tenus et le décor, le genre de prestation qu’on souhaite pour conclure une soirée. Ça reste toujours un peu putassier mais comme quoi, bien maquillé et bien gonflé, quand on est bourré à 3h du mat, on rentre dedans.

DIMANCHE

The Proper Ornaments : Pas entendu parler

Angel Olsen : Pas vu mais pas grave elle est sur Arte Concert

Yak : Pas vu mais pas grave ils passent au Petit bain fin octobre.

Mac Demarco : C’est la bande son idéal du début de dimanche soir, quand tu as déjà pris une caisse le vendredi et que tu t’apprêtes à en prendre une deuxième. Tu es avec tes amis, tu fais des vannes pourries et des bruits de pet entre deux discussions sérieuses sur tes parents et l’amour, en gros tu fais comme si la vie était une vaste blague même si tu sais qu’elle est bien plus que ça. Ca te permet de lâcher du Vanessa Carlton comme ça, sans vergogne pour véritablement lancer la soirée.

Interpol : Je ne comprends pas les gens qui détestent Interpol, encore plus quand il s’agit de Turn On The Bright Lights et encore plus après ce concert. Après trois morceaux d’Antics et un d’El Pintor pour lancer le concert, comme prévu, l’intégralité de « Turn On The Bright Lights » est joué pour fêter les 15 ans de l’album. Bien que tout l’album soit joué dans l’ordre, on est loin d’une simple reproduction live. Aidé par un son très costaud sublimant les lignes de basses (même si elles n’étaient pas jouées par Carlos Dengler), ce concert a permis de faire exploser toute l’énergie et l’urgence présentes dans l’album. Détail pas si anecdotique, le jeu de lumières embellissait génialement la musique (je me souviendrais longtemps des blinders s’allumant au fur et à mesure que Paul Banks clamait « Turn On The Bright Lights » sur le morceau « NYC »). Je ne suis sûrement pas objectif sur un concert qui m’a fait remonter une grosse partie de mon adolescence mais la musique c’est surtout des émotions et là il y en avait un bon paquet à ressurgir. C’est après ce genre de concerts qu’on a envie de dire mille fois merci à la Route du Rock.

The Moonlandingz : Après avoir raté Fat White Family l’année dernière, je décidais de réaliser le doublé en le ratant avec son nouveau projet.

Ty Segall : Le gazier a une discographie longue comme un jour sans pain à seulement 30 ans. C’est dur à suivre mais sur scène, il y a juste à se laisser porter par les avalanches de fuzz et les longues mais géniales phases d’impro. L’impression d’être une piñata volant au rythme des coups de bâtons pendant 1h.

King Gizzard & The Lizard Wizzard : Merci aux Magnetic Friends d’avoir balancé « Rattlesnake » en interplateaux pour se rendre de nouveau compte qu’ils étaient les grands absents de cette édition.

Tale Of Us : Pour les clubs et festivals, la limite de décibels va passer de 105 à 102. On a eu affaire à des italiens zélés puisqu’ils devaient être à 85 db. Ca aurait pu être une clôture sauvage, c’était ambiance crémaillère où les gens discutent avec un fond sonore.

Voilà le bilan de cette 27ème édition de La Route du Rock, et c’était bien. Très bien même. Finalement la Route du Rock c’est un peu comme ce vieux pote que tu vois peu souvent. Il est bordélique, il est pingre parce que toujours à la dèche, il a un côté vieux con, mais avec lui tu as l’assurance de bien te marrer et de vivre des moments inoubliables. Alors si tu le critiques, c’est surtout parce que tu l’aimes profondément et que tu voudrais qu’il continue à avancer dans la vie sous peine de finir par se retrouver dans la merde jusqu’au cou (et pas seulement avec un petit tas de fumier devant sa porte). En tout cas, tu as déjà hâte de le retrouver l’année prochaine et si c’est au Fort de Saint-Père, qui est devenu ta deuxième maison, c’est encore mieux.
Article écrit par Tanguy Le Hir.


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